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Transcription du carnet de notes de Joannès Chazalon par Lucien Bastet

Première partie (du mercredi 10 mars au samedi 7 août 1943)

 

JOURNAL D’UN REFRACTAIRE


(Tenu par Montagne)


10 mars 1943Mercredi – Nous sommes, Joassard et moi, descendus à Lissac pour attendre Johan et Pierre en route pour Stettin. Nous devons les intercepter au passage et prendre leurs bagages. Ces deux-là, Hitler ne les aura pas.
Nous avons les jambes un peu molles, après une nuit de rigolades à l’occasion du Mardi Gras. 11 h 15, le train apparaît, et bientôt, nos deux gaillards en descendent souriants.
Maintenant nous sommes bons pour le maquis. Inutile de reparaître à Fix car demain ou après-demain les gendarmes seront là pour embarquer par la force nos deux récalcitrants.
Notre première journée se passe dans les bois. Jour sans histoire. Le soir nous couchons à Fix. La maréchaussée est paperassière et ne va pas si vite ; pour cette soirée aucun danger.


Jeudi 11 - Levé 5 h ½. Nous attaquons aujourd’hui notre cabane dans les bois, seul endroit où ces braves gendarmes ne s’avanceront pas.
Nous creusons toute la journée notre trou. Véritable travail de bagnards auquel aucun de nous n’est habitué. Le soir encore couché à Fix. RAS (Rien A Signaler).


Vendredi 12 - Même travail. RAS


Samedi 13 - Toujours levé à 5 h 30 et départ à 6 h avec le sac de ravitaillement.
Notre cabane est presque terminée. Nous pouvons y coucher. Le soir, nous apprenons que les gendarmes sont venus le matin à 6 h 30 pour « saisir » nos deux fugitifs.
Interrogatoire chez les parents des « susdits », termes chers aux braves en uniforme.
Procès-verbal et toute la gamme des papiers de circonstances.
Dorénavant, nous ne rentrerons plus à Fix – trop fréquenté pour nous –


Dimanche 14 - Notre premier dimanche dans les bois. Nous sortons dans l’après-midi mais partout nous entendons des voix qui nous font changer de chemin.
Nous comprenons maintenant pourquoi le gibier va si vite quand il est traqué. Nous sommes peu habitués mais nous courons comme des cerfs, sans souci des ronces, des genets et autres obstacles. Nous regagnons notre abri en vitesse après nous avoir perdu un peu dans le bois. – heureux de retrouver un peu de sécurité – Nous jurons que par la suite nous resterons enfermés le dimanche.


Lundi 15 - Rien à signaler de particulier. Les gendarmes m’ont bien demandé à Fix mais j’en ai l’habitude et n’y fais plus attention.
Nos journées se déroulent calmes. Le soir, ravitaillement et nouvelles.


(Tenu par Joannès Chazalon)


Mardi 16 - Rien à signaler, nous continuons à mener notre vie monotone dans notre sous-sol.


Mercredi 17 - Nous apprenons ce soir par la corvée de ravitaillement que 4 inspecteurs de la police politique sont venus à Fix pour nous causer. Souffrant de laryngite et ne pouvant causer nous nous sommes abstenus. Ces 4 corbeaux sont repartis sans avoir pu nous joindre.


Jeudi 18 - Nous recevons une visite de F….. qui nous confirme la venue des corbeaux. Nous arrosons leur échec par une bouteille de blanc.


Vendredi 19 - Jour maigre – RAS –


Samedi 20 - Après une journée très pénible puisque nous nous sommes efforcés à chercher le sommeil sans pouvoir le trouver, nous nous apprêtons à descendre à Fix la nuit venue. Nous avons déjà préparé les sacs, démonté les armes et nous attendons notre messager qui, dans quelques instants, va venir nous chercher. Soudain, un rayon de lumière apparaît à notre trappe, une forme humaine fait irruption dans notre gourbi et d’une voie saccadée nous crie : « un homme au périscope, vite, je suis filé ». En moins de 30 secondes, un fusil est remonté et P. veille à l’entrée. J. est près de lui, revolver au poing. Un instant se passe dans l’attente puis, comme tout semble paisible, J. nous informe que cette fois, c’est 4 P.P. accompagnés de 4 de la Gestapo qui sont venus pour tendre un piège et essayer de nous prendre. Encore une fois, ils en sont pour leurs frais. L’alerte a été chaude. M., cuisiné pendant 2 heures, ne leur a rien appris. Visite chez Jo., négative également. Dorénavant, le ravitaillement sera un peu plus difficile, il nous faudra prendre quelques précautions supplémentaires car de bons collaborateurs veillent pour ces messieurs et sont prêts à nous dénoncer. Ceux-là nous les retrouverons.


Dimanche 21 - Donc à la pointe du jour, préparatifs pour quitter le gourbi, sacs au dos, fusils à la bretelle et nous voilà partis au poste d’observation déterminé la veille (Roche Martin) mais la journée se passe dans le calme, ces messieurs ont probablement peur de travailler le dimanche.
De notre poste d’observation, nous contrôlons les principales routes sortant de Fix. Vers 1 h ½, la moitié de la population de Fix, principalement la jeunesse, défile sur la route de Varennes, allant probablement à quelque séance dans ce village. Le soir, nous regagnons notre terrier, avec des ruses de peaux rouges sur le sentier de la guerre.


Lundi 22 - Journée calme.


Mardi 23 - La corvée de ravitaillement arrive comme d’habitude vers 10 h. et nous apprend que cette fois-ci ce sont huit gendarmes (ceux de la P.P. étant probablement fatigués) qui viennent pour perquisitionner et refaire le même travail que leurs prédécesseurs sans uniforme. Si j’en juge le temps qu’ils ont passé à Fix et le nombre de locaux visités, on s’imagine aisément la longueur du procès-verbal que ces braves à trois poils ont dû rédiger. Ce susdit rapport devait être florissant de termes chers à la gendarmerie. Nous, gendarmes à bicyclette, munis de notre bicyclette et revêtus de notre uniforme, en mission régulière commandée par …… avons cherché pendant 3 heures des individus dissidents, espions, traîtres à leur gouvernement (puisqu’ils n’aiment pas les Boches) et n’avons pas trouvé les sieurs en question dans les locaux visités par nous, avons dans notre perquisition, saisi un rouleau de pâtisserie pouvant servir d’assommoir, une machine à hacher la viande, une hache d’abordage ancien modèle, et un vieux pistolet à chien, manquant la gâchette. Des hommes, pas de traces. D’après le dire de témoins dignes de foi, ils les auraient entendu crier au revoir d’un avion passant au dessus de Fix le lendemain de leur disparition.


Mercredi 24 - Nous passons la matinée dans notre cabane et l’après-midi, nous allons repérer un emplacement pour une nouvelle cagna en cas où la première serait repérée. Le soir nous rentrons toujours avec les mêmes précautions à notre demeure, nous les augmentons même puisque ces messieurs ne désarment point, à l’approche de notre emplacement, nous mettons les armes en état de tirer, nous écoutons tous bruits de branches cassées et autres ; quand à cinquante mètres de la cabane, ce sympathique P…. cogne la poêle à frire contre je ne sais quoi. Avec un semblable coup de cloche, toutes nos précautions deviennent inutiles, nous rentrons quand même sans que rien ait été dérangé.


Jeudi 25 - À l’aube, nous partons vers l’emplacement choisi pour la construction de notre second abri. Toute la journée, nous manions pelles et pioches. Le soir, nous rentrons vers 6 h. complètement éreintés.


Vendredi 26 - Même travail. Le soir, nous apprenons qu’une fois de plus 3 messieurs sont venus de Vichy pour enquêter cette fois au sujet d’un pétard trouvé sur la voie ferrée de Fix. Evidemment, ce dépôt nous est attribué. Une chose est certaine, c’est que, si ce pétard avait été mis par nous, il aurait sauté. Enquête une fois de plus négative.


Samedi 27 - RAS


Dimanche - Repos et promenade à travers bois. S


Lundi 29 - Nous reprenons notre travail malgré la pluie. Ce soir, nous constatons que notre travail s’avance.


Mardi 30 - Aucun changement - Même travail.


Mercredi 31 – Aujourd’hui nous terminons la cabane. Elle est couverte, camouflée avec de la mousse et l’emplacement où elle est creusée ne se voit pas de l’extérieur.
Pour dépister les gendarmes, nous envoyons des lettres de Marseille que ces braves pandores s’empressent de saisir.


Jeudi (1er avril) – RAS


Vendredi 2 – Il pleut, nous ne pouvons sortir. P. part au ravitaillement.


Samedi 3 – Nous travaillons l’intérieur de la cabane. Nous passons la journée dans le calme.


Dimanche 4 – Repos. Promenade à Roche Martin. Le soir, vers 6 heures, nous prenons le chemin d’une scierie pour y chercher des planches qui serviront à la construction de nos couchettes. Après de multiples tours et détours, nous trouvons enfin cette fameuse scierie. Il est à ce moment 8 h. 30. Après avoir pris notre chargement, nous prenons la route du retour. La nuit est très noire, notre connaissance du chemin est imparfaite. J. part reconnaître aux croisées de chemins celui qui nous conduira le plus directement à la cagna. Nous attendons son retour depuis déjà une ½ heure. Nous sifflons sans obtenir de réponse. Nous attendons encore une vingtaine de minutes et ne voyant rien venir, nous décidons de repartir sans l’attendre. Après une heure de marche, coupée de multiples haltes, nous nous déchargeons de nos planches, nous les cachons dans les hautes herbes et nous filons sur la cabane n° 1. Là, nous trouvons J. couché, il s’était simplement égaré.


Lundi 5 – De bonne heure, nous partons prendre notre chargement où nous l’avions laissé la veille. Sitôt arrivés à la cabane n° 2, nous nous mettons à la construction des couchettes. Journée calme.


Mardi 6 – RAS. Même travail


Mercredi 7 – Lever à 3 heures du matin et vivement, nous nous dirigeons vers la scierie pour y prendre un nouveau chargement. Cette fois, nous n’hésitons pas sur la route à suivre et, en deux heures, nous sommes rentrés à bon port. En attendant le jour, nous allumons un feu qui ferait le délice d’un charcutier pour fumer ses jambons. Nous toussons, nous pleurons, nous crachons, mais ayant augmenté la température de quelques degrés, nous sommes contents. Dès le jour, nous nous remettons au travail et, vers onze heures, tout est terminé. Nous partons alors à la cagna n°1. L’après-midi, repos. Dès que nous aurons la paille, nous déménagerons pour loger définitivement au n° 2.


Jeudi 8 – RAS. Le soir ravitaillement par notre dévoué coéquipier, libre encore de circuler, pour combien de temps.


Vendredi 9 – Journée calme. Nous décidons d’aller chercher quelques ustensiles de cuisine, objets indispensables à notre ménage, dans une maison appartenant aux parents de M. Comme ladite maison est surveillée et qu’elle a fait l’objet de plusieurs perquisitions, et comme la surveillance dure encore, effectuée par quelques bons mouchards de Fix, lesquels veulent sûrement gagner le million, récompense remise par Vichy et la Gestapo, pour la livraison de M. , nous décidons que cette expédition aura lieu vers 2 heures du matin. En attendant l’heure H, nous nous couchons pour prendre quelques heures de repos.


Samedi 10 – A l’heure dite (2 heures), en route ! et vivement nous nous acheminons vers Fix. Notre arrivée devant la maison s’effectue sans incident. Le passe-partout que nous avons confectionné est trop court. Nous devons nous résigner à passer par une lucarne de la grange. Pour l’ouvrir, nous sommes forcés à déclouer une planche qui remplace un carreau cassé. Enfin nous voici à l’intérieur. Il était temps car les chiens du quartier commençaient à gueuler. Là, nous prenons le strict nécessaire, nous bouclons les sacs et tranquillement, nous nous apprêtons à repartir. J. est en avant, P. suit, M. ferme la marche et procède à la fermeture de la porte intérieure. Tout à coup, un coup de revolver claque comme un coup de tonnerre dans la nuit. Surprise générale et branle-bas de combat. P. a stoppé net, M. a laissé la porte entrebâillée et se tient prêt à faire feu. Cependant quelques secondes qui paraissent longues, tout est silencieux. C’est J. qui, le premier, prend la parole. « Allez les gars filons, c’est moi qui vient de tirer ». Sur quoi, il n’en sait trop rien. La détonation a certainement dû ameuter le quartier, car les cabots mènent un raffut effroyable. Il n’est pas question de replacer la planche à la fenêtre ni de remettre tout en place. Il faut filer si nous ne voulons pas être surpris. Nous laissons donc porte et fenêtre ouvertes. J. passe le mur de clôture d’une manière un peu spéciale et atterrit sur le ventre de l’autre côté. Les deux autres gagnent rapidement les champs. A cinq cents mètres de la maison, rassemblement et arrêt, nous nous concertons pour savoir si nous devons retourner fermer les portes. Il ne vaut mieux pas, car tout ce bruit a dû attirer quelques personnes sur les lieux. Rapidement donc, nous gagnons le large. Maintenant, plus question de repos. Certaines personnes connaissent l’emplacement de la cagna n°1. Il faut déménager. Ainsi, en pleine nuit, nous procédons au transfert de notre matériel vers notre nouvelle demeure. En deux voyages, chargés comme des mulets, nous réussissons à tout emporter. Au cours de ce transport, J. , pour la deuxième fois, ramasse la pelle et se retrouve au milieu de la vaisselle. A cinq heures du matin, mouillés jusqu’aux genoux, sales, dégoûtants et rompus de fatigue, nous retrouvons à l’abri, la tranquillité. La journée se passe dans l’anxiété. Nous sommes impatients de connaître les résultats de cette équipée. J. nous rend visite dans l’après-midi et M. (L) ; aucun des deux ne nous parle de l’incident. Fix est calme. Puisque rien n’est signalé, nous décidons que le soir il faudra retourner, pour refermer porte et fenêtre. Vers onze heures, nous partons vers la même destination que la nuit précédente. Nous approchons très doucement, le revolver prêt à cracher. La porte semble fermée et la fenêtre, comme par miracle, semble elle aussi avoir retrouvé sa place ; même la planche remplaçant le carreau semble être remise. Nous approchons de plus près et constatons que tout est comme nous l’avions trouvé la nuit précédente. Il est donc inutile de prolonger notre présence sur les lieux. Il faut déguerpir au plus vite. Nous repartons vers notre abri. Par le chemin du retour, nous prenons pommes de terre et paille déposées pour nous au milieu d’un champ.
Arrivés à la cagna, nous faisons nos « puciers » car, après toutes ces nuits tourmentées, nous avons besoin de repos. Le lendemain, réveil à midi.


Dimanche 11 – Nous faisons la soupe en vitesse et nous partons pour « Gertru ». Par suite de nombreux promeneurs déambulant dans les bois, nous sommes obligés de faire de longs détours pour arriver à l’endroit désigné. Là, nous devons trouver J. et sa femme et M.D. Après avoir échangé quelques paroles, nous reprenons respectivement le chemin de la cagna, nous à travers bois et nos visiteurs par le chemin normal. Arrivés dans cette dernière, nous recevons des félicitations au sujet de la tenue et de la construction de la cagna. Après avoir bu un bon quart de jus ensemble, nous finissons la soirée par une bonne partie de bridge. Pendant ce temps M. J. et M. D. préparent notre souper pour le soir. Vers 10 heures, nous repartons au devant de nos ravitailleurs. Toujours rien à signaler par ces derniers. Nous rentrons donc tranquilles à notre abri.


Lundi 12 – RAS


Mardi 13 – Lever même heure. Après-midi, nous devons intercepter sur le chemin de Varennes Mme Leyre et Mme Monnier pour leur prendre encore une fois ravitaillement et nouvelles. Il est 2h ½ . Le soir, à 6 heures, nous devons les retrouver sur le chemin du retour et les conduire à la cagna. Encore une fois compliments et félicitations par ces nouvelles visiteuses, puisque ce n’est que la deuxième que des femmes rentrent dans notre gourbi. Le quart de jus traditionnel, avant le départ de ces dernières.


Mercredi 14 – Nous commençons la construction d’un tunnel, seconde sortie de notre cagna, sortie sûre et camouflée au cas où nous serions vendus et découverts.


Jeudi 15 – Même travail.


Vendredi 16 – RAS. Journée calme. Le soir ravitaillement et nouvelles.


Samedi 17 – Même journée.


Dimanche 18 – Journée de visites. Le matin, ma sister, Mme Leyre et son fils Gilbert. L’après-midi, MM Bérard, Monnier, Leyre et Chazalon. Un bon kilog de rouge et un paquet de tabac nous remontent le moral. La journée se passe donc dans la joie, puisque rien de nouveau n’est à signaler. Ils sont enchantés de la tenue du confort de notre gourbi.


Lundi 19 – Continuation du tunnel et le soir ravitaillement.


Mardi 20 – Même travail


Mercredi 21 – Jeudi 22 – Vendredi 23 – RAS. Le soir ravitaillement.


Samedi 24 – Vers 22 heures, nous partons pour Fix où nous allons chez M. Leyre. Toutes les précautions nécessaires sont prises avant d’entrer. Pas vus, pas pris. A deux heures du matin, nous repartons pour le « Sa pet » car nous ne pouvons passer le dimanche de Pâques et aller faire la communion comme les autres.


Dimanche 25 – Lever à 10 heures. L’après-midi, nous nous lézardons au soleil tout en faisant une partie de cartes.


Lundi 26 – Même journée. 25 m de tunnel sont creusés et camouflés


Mardi 27 – Après avoir été averti la veille par nos ravitailleurs que le patron du bois où nous sommes installés doit venir le visiter, nous nous levons à 5 heures du matin pour pouvoir camoufler sentiers et sortie amenant à la cagna, que rien ne soit visible et attire l’attention. Journée d’attente et de surveillance. Fausse alerte, la journée se passe calme.


Mercredi 28 – Même surveillance, même résultat. Toujours personne, à part MM Crouzet et Forestier qui viennent nous rendre visite et nous apportent un kilog de rouge et un paquet de tabac. Les deux principales choses qui sont les bienvenues. Fin de journée. RAS


Jeudi 29 – Journée calme. A 22 heures, nous quittons le gourbi pour se rendre chez moi où nous devons aller manger le boudin. L’ordinaire a été surpassé, nous prenons le chemin du retour à 2 heures. Toutes les précautions ont été prises pour l’arrivée et pour le départ. Encore une fois, pas vus, pas pris.


Vendredi 30 – Lever à 10 heures. Journée de repos.


Samedi 1er mai – Mauvaise journée. Il ne cesse de pleuvoir.


Dimanche 2 – Même journée, nous ne pouvons sortir.


Lundi 3 – RAS


Mardi 4 – L’après-midi, nous avons la visite de MM Leyre et Forestier. Ce dernier nous photographie, souvenirs inoubliables du maquis. Par lui-même nous sommes avertis qu’un fidèle milicien d’Allègre fait trop son devoir. Un pétard à sa porte lui ferait peut-être fermer sa grande gueule. Aussitôt, M. prépare un engin explosif et, à 21 heures, lui et P. prennent le chemin d’Allègre. Arrivés à destination, après de multiples précautions, l’explosif est accroché à la porte du brave mouchard ; quelques minutes après, une formidable détonation. L’affaire est exécutée. Le coup a réussi.


Mercredi 5 – Avec impatience, nous attendons les résultats de cet exploit. Dans la journée, personne. Vers 22 heures, Marius et M. Leyre rentrent dans le gourbi. Du coup de pétard, rien à dire sur notre compte, car d’après certains témoins, quatre hommes seraient partis en voiture sitôt après l’explosion. Tout ça n’est rien, nous disent-ils, voilà que vous êtes dénoncés par votre ex-ravitailleur, Joassard. Il a fourni à la police les plans des deux cagnas. Il vous faut aller détruire la 1ère cagna, reboucher le trou et camoufler. Une fouille dans le bois doit avoir lieu ces jours-ci et ensuite, il vous faudra quitter le « Sapet ». Donc, toute la nuit, nous travaillons à détruire le 1er gourbi ; à la pointe du jour, une pluie torrentielle ne cesse de tomber, nous ne quittons pas le travail pour ça.


Jeudi 6 – A huit heures du matin, c’est fini. Trempés jusqu’à la moelle des os, nous regagnons la 2e cagna. Nous sommes pas rentrés qu’il faudrait ressortir pour ne pas se mouiller. Il y pleut comme dehors toute la journée ; nous restons tous trois blottis dans un coin, le plus sec de la cabane. Après-midi, M. Leyre arrive et nous décidons de quitter le « Sapet » le soir même et se rendre au « Mont » où là, un type de l’organisation gaulliste va nous guider sur un autre lieu de sécurité. Préparation pour le départ. Tout le matériel de cuisine est mis dans une caisse et apporté à la route de Varennes où Marius doit le prendre le lendemain matin. A 18 h 30, nous quittons la cagna et prenons la direction du Mont. Après deux heures de marche, nous arrivons. Nous devons nous réfugier chez M. Langlade, des amis à M. Leyre., en attendant d’entrer en relation avec l’organisation. Quatre jours que nous passons dans une chambre comme des serins dans leur cage. Rien nous manque, nous sommes extrêmement bien nourris. Les journées sont longues quand même. Le dimanche soir, un chef de l’organisation vient nous rendre visite. Après avoir conféré longuement ensemble, ce dernier nous prendra le lendemain soir pour nous conduire dans un refuge provisoire en attendant d’en avoir un fixe. De nous trois, deux seulement partent. Ce sont moi et P., M. doit attendre encore quelques jours pour prendre une autre direction.


Lundi 10 – Deux mois de maquis. A 9 heures, M. Leyre vient nous voir, nous lui expliquons notre situation et nous lui disons de nous apporter le soir tout le linge nécessaire. Donc, après-midi, ma soeur et la mère de P. arrivent, apportant tout ce qui a été commandé. A 23 heures, nous mettons les bouts du Mont pour une autre destination. Le guide qui nous conduit nous amène en plein maquis. Quelle coïncidence ! Nous trouvons là notre copain Paul Vigouroux ainsi qu’un autre type de Siaugues St-Romain. Nous sommes heureux, quand même heureux de se retrouver ainsi.


Mardi 11 – Nous passons la journée à confectionner des couchettes. Nous sommes donc quatre dans cette nouvelle cagna qui est la 3e pour nous. Mais quel coin, il faut lever les yeux pour voir le ciel. Le ravitaillement se fait par des intermédiaires de l’organisation. Nous, nous le prenons à Mandaix, village à 30 minutes du gourbi.


Mercredi 12 – Même journée de travail. Le soir, nous nous rendons à la maison du ravitaillement pour y abattre un chevreau. Drôle de travail puisqu’ aucun de nous n’a jamais fait le boucher.


Jeudi 13 – Journée calme. Journée de repos.


Vendredi 14 – L’après-midi, nous avons la visite d’un de nos chefs. Le matin même, il s’est rendu chez nous à Fix et a descendu nos ustensiles de ménage. A 21 heures, nous devons prendre la route de Chavaniac, centre de ravitaillement, pour y aller chercher le matériel susdit. Deux bons kilogs de rouge nous redonnent du jarret. A 2 heures du matin, nous sommes de retour.


Samedi 15 – Pour se remettre de cette marche, lever à 11 heures et repos toute la soirée, car à 21 heures, nous devons repartir sur un autre centre de ravitaillement, Josat et un village de la susdite commune, Pouzol. 1 heure seulement de marche et nous arrivons à destination. 6 tourtes de pain, des pommes de terre, du vin, sont pris aux maisons désignées et nous repartons pour gagner notre lieu de sécurité.


Dimanche 16 – Lever même heure que le jour précédent et nous passons la journée tranquille en jouant la belote et en méditant le jour de la libération.


Lundi 17 – Le matin, après avoir mangé la soupe, nous partons faire des stères à 800 m de la cagna, travail pris pour écarter d’autres types à venir travailler là. Le soir repos.


Mardi 18 – Le matin, même travail. L’après-midi, nous décidons d’aller à Fix. A 17 heures, Pierre et moi, ainsi que Paul qui se rend à Curmilhac, nous partons. Après 3 heures de marche, nous arrivons au pont de La Prade ; encore 20 minutes d’attente pour attendre la nuit et nous rentrons chez nous en passant par « la Visseyre ».


Mercredi 19 – A 4 heures du matin, nous reprenons le chemin du retour. Nous sommes trois. Un type d’Allègre, Jouve, qui a été renseigné et qui vient nous rejoindre. A Chantegris, nous prenons Paul et, tous les quatre, nous filons à la cagna. Au bout d’une heure de marche, nous stoppons et cassons la croûte, et enfin, à 8 heures, nous arrivons. Un autre copain de Massiac est arrivé le soir avant. Nous sommes donc 6 dans la cagna.


Jeudi 20 – Un nouveau type d’Allègre, Marrel, arrive à 6 heures du matin, accompagné par le guide. Nous voilà donc 7. Celui-ci nous crie debout, j’ai du sérieux à vous dire. Dès aujourd’hui, nous dit-il, vous faites partie de l’armée camouflée, souvent vous aurez des parachutages à faire toute la nuit. Hier, un a déjà eu lieu à 2 heures du matin. 10 parachutes sont descendus. Je vous apporte un poste récepteur émetteur, il y a des armes, du tabac et des vivres. Tout le jour, nous étudions l’engin. Le soir, à 21 heures, nous partons pour Le Mont, pour y aller prendre de la paille. Opération réussie.


Vendredi 21 – Le matin, nous allons couper du bois et le soir, nous commençons une seconde cagna car d’autres types sont signalés à venir. A 14 heures, un nouveau arrive, un chef cuisinier de Blesle, une heureuse initiative pour tous car nous étions des « bleus » pour ce travail. A 20 heures, nous partons quatre au ravitaillement à Josat. Nous rentrons à 24 heures.


Samedi 22 – Le matin, lever à 10 heures. A 11 heures, le chef arrive, nous apporte tabac, sucre, huile, une mitraillette, tout ça parachuté la veille et nous signale qu’un autre doit avoir lieu dans les nuits prochaines.


Dimanche 23 – Repos toute la journée. L’après-midi, nous descendons au ruisseau, à 15 minutes de la cagna pour se débarbouiller. En remontant, nous rencontrons des promeneurs. Inutile de demander ce que nous avons fait. Opération de camouflage. Pas vu.


Lundi 24 – Travail à la construction de la seconde cagna. RAS.


Mardi 25 – Notre chef arrive aux premières heures du matin et nous apprend qu’à Fix tout est en révolution. Montagne a été vu et dénoncé, les miliciens encerclent Fix. Il réussit à passer après avoir abattu un de ces derniers et vient nous rejoindre. Pas d’autres renseignements pour aujourd’hui.

 

Mercredi 26 – A 7 heures, M. Leyre arrive et nous apprend que Monnier et sa femme ont été arrêtés pour les interroger, que plus de 80 gendarmes ou miliciens sont à Fix ou aux alentours. La cagna du Sapet doit être prise le lendemain matin d’assaut.


Jeudi 27 – Journée sans renseignement. Nous attendons avec impatience les résultats de la prise du fortin. Dans la nuit, deux nouveaux arrivent de Clermont. Nous sommes 11.


Vendredi 28 – Sans nouvelles. Toute la journée, nous travaillons à construire et à aménager nos abris.


Samedi 29 – A 10 heures du matin, M. Leyre arrive. Vite il est questionné et écouté : Marius et sa femme sont relâchés. Mais à Fix, inutile d’y aller, tout est gardé et surveillé. Au jour désigné, la cagna a été visitée, ce n’est pas sans peur qu’ils y sont rentrés. Ils n’ont pas voulu visiter le tunnel. Mauvais butin, il n’y a personne. Ici nous sommes en sécurité. A 21 heures, nous partons pour Josat, d’autres à Chavaniac, pour y prendre tout le ravitaillement nécessaire. Nous apprenons que des groupements des Chantiers de la Jeunesse, désignés pour partir pour l’Allemagne, ont gagné le maquis. Nous en attendons une vingtaine. Mais tous les chemins longeant les bois sont surveillés, nous devons donc nous tenir sur le qui-vive, car un jour ou l’autre nous pourrions être découverts.


Dimanche 30 – Journée de repos. Journée de tranquillité.


Lundi 31 – Nous continuons à aménager les abris. De nouveaux arrivés sont signalés pour cette nuit. Nous sommes 14 en ce moment.


Mardi 1er juin – Même travail. A 21 heures, ravitaillement, une équipe à Josat et une équipe à Chavaniac.


Mercredi 2 – Encore des nouveaux qui ont gagné le maquis. L’effectif est de 25 hommes. D’autres sont encore attendus puisque la classe 42 doit partir entièrement pour l’Allemagne.


Jeudi 3 – Une troisième cagna est commencée. La nuit ravitaillement.


Vendredi 4 – Même travail, même journée.


Samedi 5 – 6 nouveaux types sont arrivés aux premières heures du matin. Nous sommes 31.


Dimanche 6 – Journée de repos et de surveillance.


Lundi 7 – Nous apprenons le matin par M. Leyre que Viallet et Dumas d’Auteyrac doivent venir nous rejoindre. Ils doivent être amenés au Mont par M. Leyre Henri et mon père, nous devons les prendre sur la route du Mont à Loubeyrat à minuit. A l’heure dite, nous nous trouvons au susdit endroit, mais personne. Après 1 heure d’attente, probablement qu’ils se sont trompés de chemin, nous rentrons donc bredouilles à la cagna.


Mardi 8 – Ce n’est qu’aux premières heures du matin que nos nouveaux pensionnaires arrivent, amenés par Alphonse de Mandaix. Ils sont 6 : les 2 que nous devions prendre nous-mêmes, 3 de Siaugues et 1 de Paulhaguet. Nous sommes heureux de voir des gars du pays et toute la journée, c’est des conversations à n’en plus finir, portant sur les nouvelles du pays. C’est par la suite que nous savons que nos braves miliciens de Fix accomplissent bien leur devoir, un peu trop, puisque, parmi eux, un a déjà reçu un message de Londres portant ceci : il faut que ça cesse Jean Eymard, premier avertissement pour ce traître.


Mercredi 9 – Nous sommes donc 37. A 11 heures, un nouveau arrive de Chavaniac, celui-ci sera le chef du camp, c’est un ancien sous-officier. A partir de ce jour, un tour de garde est établi aux alentours du cantonnement. Il faut tout prévoir. Des sixaines sont montées. Tout se prépare pour un coup dur. Nous devons recevoir des armes, mitraillettes, colts et grenades.


Jeudi 10 – 3 mois de maquis. Lever à 7 heures et travail à la construction de la 3e cagna. Celle-là est à découvert et pourra loger une cinquantaine de types.


Vendredi 11 – Encore des nouveaux. Ce sont quatre évadés du camp d’Arlant attaqué par la police. Ils s’y trouvaient 150. 43 ont été pris, un de blessé, par contre, 3 flics de tués et 1 de blessé. Plus que jamais nous devons être vigilants. La garde est montée jour et nuit.


Samedi 12 – Même travail. A 21 heures, une sixaine va à Josat et deux à Chavaniac. En remontant, nous prenons encore un type en dessous de Jax.


Dimanche 13 – Nous avons la visite de plusieurs chefs ou ravitailleurs. A midi, ils mangent avec nous et nous félicitent de la tenue du camp.


Lundi 14 – Nous pressons le boulot pour finir cette baraque car la moitié des types couchent dehors. Heureusement qu’il fait beau. A 20 heures, deux sixaines partent pour la carrière, sur la route entre Jax et Chavaniac, où là, nous devons attendre une voiture qui nous apporte tout ce qui est nécessaire pour nous armer. ¾ d’heure d’attente et la voilà. 6 tubes provenant des parachutages sont déchargés et mis sur l’épaule, nous repartons vers notre refuge.


Mardi 15 – L’inventaire est fait. La distribution des armes aura lieu après-midi. 2 mitraillettes, un colt, 4 poignards et 6 grenades par sixaine. Nous commençons donc d’être pas mal armés, nous pouvons attendre fièrement les miliciens.


Mercredi 16 – Mauvaise journée. Il pleut et sous la pluie nous devons finir la baraque pour mettre tous les gars à l’abri. Nous sommes en plein travail quand, vers les neuf heures, nous voyons arriver Gallien et Dioudonnat, encore deux du pays qui ont suivi notre exemple. Fix est à l’honneur, 6 de désignés pour partir, 6 qui ont refusé les ordres de Laval. Le soir, tout le monde est à l’abri.


Jeudi 17 – Alors que personne n’est encore levé, qui je vois arriver, mon cousin François Bérard accompagné par Vioque de Chastanuel et Bébert du Mont. Il est le bienvenu, puisqu’il apporte un peu de ravitaillement et surtout du tabac. Nous nous levons et faisons le jus pour payer à nos braves ravitailleurs. Toute la journée, nous continuons à aménager la baraque.


Vendredi 18 – Le temps s’est remis au beau. Nous décidons dans la journée de partir ce soir pour Fix. A 21 heures, Gallien, Dioudonnat et moi partons. 2 heures suffisent pour arriver. Après de multiples précautions, chacun rentre chez soi. A minuit ½ , Dioudonnat arrive de Veyrac et nous repartons via Mandaix. A Chantegris, nous attendons ¼ d’heure pour prendre Gallien. 4 heures du matin et nous voilà de retour.


Samedi 19 – Nous apprenons le matin que demain dimanche, une battue doit avoir lieu par toutes les brigades des environs. Toutes les mesures sont prises pour se replier et nous défendre s’il y a lieu. Gallien est parti, son oncle était venu le chercher pour rejoindre un autre groupement.


Dimanche 20 – Lever à 4 heures et préparation de départ, tous les sacs sont faits. Chaque sixaine a un endroit à surveiller et calmement, nous attendons venir les événements. Vers les 11 heures, trois ou quatre coups de feu venant de la direction de Jax éclatent. Nous pensons tout de suite que c’est la sixaine qui est en surveillance à proximité de la route de Jax à Loubeyrat, qui est entrée en contact avec la police. Branle-bas de combat, sac au dos, arme en main, nous allons partir à la rescousse. Entre temps, une liaison s’étant rendue au P.C. pour avertir les chefs arrive en courant ; ne vous dérangez pas, nous dit elle, c’est eux qui ont tiré sur les arbres. Pourquoi, nous demandons-nous ? C’est-y idiot, nous disons-nous, de faire des tours comme ça, un jour d’alerte. A ce moment, les chefs arrivent, souriants. Nous avons compris. Ils ont tiré exprès, pour se rendre compte de la réaction des types. Bonne réaction, tout le monde avait gardé son sang-froid et était prêt à défendre chèrement sa peau. Ils ont été contents de notre tenue et de notre moral. La journée se passe ainsi sans rien plus d’autre. Le soir, toutes les sixaines regagnent le cantonnement et la garde normale reprend. Fausse alerte pour une autre fois.


Lundi 21 – Après tout ce surmenage de la veille, nous avons droit au repos toute la journée. Le soir, ravitaillement à Josat.


Mardi 22 – Continuation d’aménagement au cantonnement. Rien d’autre à signaler.


Mercredi 23 et jeudi 24 – Même journée. RAS. 9 nouveaux rentrent le soir.


Vendredi 25 – Lever à 4 heures puisque ma sixaine est de garde. Ce sont Pierre et Dumas qui commencent de la prendre. Tout le reste du groupe est plongé dans les rêves. Vers 5 h 30, pour moi personnellement dans mon sommeil, je crois entendre ceci : « vite, levez-vous, les flics sont là ». Au même moment, Dioudonnat qui couchait à mes côtés, me tape du coude et me dit : « lève-toi, ils sont à 30 mètres ». Inutile d’insister, j’ai compris ce qu’il s’agissait en me disant : « ils sont ». Immédiatement, je saute en bas du lit et au milieu de la « carrée ». C’est à qui irait le plus vite pour chausser les godasses et préparer les sacs. En effet, Pierre me dit : « je viens d’apercevoir deux gendarmes casqués et le mousqueton sur l’avant-bras ». Cette fois ce n’est pas une fausse alerte, nous devons nous préparer et rapidement si nous ne voulons pas être pris comme des rats. Sixaine par sixaine, nous nous dispersons avec armes et bagages et chacune d’elles surveillant l’endroit désigné. Deux heures d’étroite surveillance et rien n’est à signaler. Rassemblement à la cagna, seuls les 3 chefs manquent. Un type est désigné pour se rendre au P.C. loin d’un 100 de mètres de la baraque et les avertir. Quelques minutes après, le voilà qui revient essoufflé et blanc comme de la neige, je l’ai passé belle, nous fait-il. Au moment où je regagnais la cagna, j’ai failli tomber sur deux flics. Comme tout le monde était bien décidé à sauver sa peau, nous nous sommes contentés de rire. A ce moment les chefs arrivent et sont heureux de voir que nous n’avons pas perdu notre sang-froid. Un d’eux manque, avait-il vu les flics avant nous, on en sait rien, toujours est-il qu’il a filé avec son sac. Après deux ou trois minutes d’entretien, il est décidé qu’on se retranche dans une plantation non loin du Mont. Le départ est donné. Avec de multiples précautions, nous gagnons l’endroit assigné. Nous arrivons sans encombres et chacun aménage un petit coin, pour y passer la journée et la nuit, car il serait inutile de redescendre là-bas. A midi, deux chefs partent en reconnaissance et un moment après ils reviennent. Vite un groupe est formé autour d’eux pour entendre les nouvelles. Voici le résumé du communiqué : « Plus de 100 gendarmes étaient à Mandaix, ils ont arrêté Alphonse. Ils sont au total 240 qui font la battue, 8 voitures cellulaires se trouvent dans les environs, 2 à Jax, 2 à Chastenuel, 2 à Varennes et 2 à Josat. Ils sont armés de mitrailleuses, de fusils-mitrailleurs, mitraillettes et mousquetons. Nous l’avons échappé belle avec la supériorité numérique et matérielle, la totalité aurait été prise et peut-être, certains d’entre nous auraient cessé de vivre. La soirée se passe calme, toujours en état d’alerte et après cette journée mouvementée, nous nous reposons sous l’air frais de ces nuits sereines de juin.


Samedi 26 – Le lendemain, nous restons toujours dans le même coin, sans que rien vienne nous déranger. Vers les 6 heures du soir, nous décidons de redescendre au camp, pour aller faire la soupe et finir de ramasser ce qui reste. Entre autres, il est décidé aussi de trouver un nouveau coin de sécurité. Celui-ci se trouve sous Le Mont, à demi-heure de ce susdit village.


Dimanche 27 – Donc au lever du jour, une douzaine de types, dont nous tous de Fix, filons à l’endroit désigné pour l’aménager. La journée se passe donc en « bossant » comme des « noirs ». Drôles de dimanches quand même. A minuit, tout le reste du groupe arrive et chacun s’installe comme il lui plaît. Une petite cabane en planches et feuillages a été construite pour nous 6.


Lundi 28 – Journée bouleversée. La désentente règne dans le camp. Certains sont déjà partis la nuit précédente, aussi les chefs sont-ils mécontents. Certaines équipes ont déjà décidé de partir aux environs de chez eux en se camouflant dans les bois. Nous-mêmes, nous sommes décidés.


Mardi 29 – Dans la nuit, deux nouveaux sont partis. Les chefs ont compris. A midi, la dissolution du camp est annoncée par ces derniers. Immédiatement, nous préparons tout notre barda pour partir le soir même, pour regagner les bois de Fix. A 21 heures, le départ, nous sommes 8 : Pierre, Viallet, Vigouroux, Dioudonnat, Jouve d’Allègre, Dumas d’Auteyrac, un autre du côté de Saugues et moi. A 1 heure du matin, nous arrivons.
La journée de mercredi, nous la passerons chez nous. Vigouroux reste avec moi, Jouve avec Pierre, quant aux autres, ils regagnent respectivement leurs homes, à part le type de Saugues qui va avec Dumas.


Mercredi 30 – La journée se passe donc en chambre en faisant le moindre bruit. Nous avons des visites, mon cousin François, M. Leyre Henri et nous conversons sur toutes les controverses que nous avons eu jusqu’à ce jour. En même temps, nous discutons où pourrait se trouver un nouveau coin sûr, le sixième pour Pierre et moi, pour finir d’y attendre la délivrance et la vengeance. Un autre endroit « La Fayolle ». Mon père part dans l’après-midi et va repérer l’emplacement. A 23 heures, un dernier entretien entre tous et c’est ainsi convenu. Tous présents demain au « Gros Sapin ».


Jeudi 1er juillet – A 4 heures ½ , nous quittons la chambre et nous gagnons « La Fayolle ». Sous la direction de mon père, nous nous dirigeons à l’emplacement prévu et, à la pointe du jour, nous l’aménageons. Une bâche de lieuse appartenant à Dumas est nécessaire pour notre abri. La journée se passe dans le plus grand silence, si nous ne voulons pas nous faire repérer du 1er jour. Car nous sommes pas loin de la gare et tout autour de nombreuses vaches y viennent journellement.


Vendredi 2 – Journée de repos. RAS


Samedi 3 – Nous finissons d’installer le strict nécessaire et la journée se passe en faisant d’interminables parties de belote ou en se plongeant dans la lecture. Le soir, Dumas, Jouve et moi, partons au ravitaillement à Auteyrac. Là je retrouve Berenger qui vient seulement de se marier avec la soeur à Dumas. Nous buvons un bon kilog de rouge et fumons une bonne cigarette. Nous finissons même de manger le reste des pâtes et gâteaux de la noce, après quoi, nous reprenons le chemin du maquis.


Dimanche 4 – Journée de visites. Le matin, le frère à Pierre et Léon et sa femme. Le soir, Henri Leyre et ma cousine Victoria. Ils sont les bienvenus car ils nous apportent vin et tabac. Le dimanche se passe ainsi tout en entendant rire et chanter la jeunesse qui déambule sur la route de Chantegris. Ceci nous met le cafard quand même mais si nous tenons à ne pas aller en Allemagne, nous devons nous tenir cachés.


Lundi 5 – Le premier emplacement que nous avions aménagé n’étant pas très confortable, nous cherchons un autre coin et nous nous installons à 200 mètres plus loin. Maintenant, nous n’avons qu’à nous tenir tranquilles jusqu’au jour où nous serons traqués à nouveau.


Mardi 6 – Journée calme. Le soir, nous allons au ravitaillement, deux à Fix et deux à Auteyrac. Nous sommes loin d’avoir les restrictions sur n’importe quelle denrée. Si certains miliciens nous font la chasse, de nombreux braves gens nous offrent l’hospitalité. Après guerre, on le leur rendra respectivement.


Mercredi 7 et Jeudi 8 – Mêmes journées – RAS.


Vendredi 9 – Journée assez calme mais, le soir, notre messager nous apprend qu’à Fix, il y a des murmures sur le secteur où nous hébergeons et que le bruit a couru qu’une autre battue allait avoir lieu. Nous nous concertons et nous décidons de nous replier à La Bastide dans une maison inhabitée. Le départ aura lieu lundi matin à 5 heures.


Samedi 10 – Quatre mois de maquis. Nous avons eu des bons et des mauvais moments pendant ce laps de temps. Le moral n’a pas faibli. Pour ça, nous tiendrons jusqu’au bout.


Dimanche 11 – Journée de promenade à travers les bois de « La Fayolle ».


Lundi 12 – Lever à l’heure dite, 3 heures, préparation de tout le barda et départ pour La Bastide. Nous arrivons sans encombre et nous prenons possession de la maison. Première fois que nous allons vivre sous un toit depuis l’entrée dans le maquis. Vers 7 – 8 heures, des gens de La Bastide commencent à circuler. Un seul est au courant, chez Berenger, nous devons donc nous camoufler des autres. Tout se passe bien quand, tout à coup, vers midi, la fille d’Alexis Viallet entre dans la maison pour y prendre une râteleuse remisée depuis l’été dernier. Nous faisons le moins de bruit possible. Néanmoins certaines indications dévoilent notre présence, telle que la porte ouverte et un sac tyrolien resté en bas. Elle a même entendu craquer les planchers en haut. Nous continuons cependant à rester immobiles. Voilà qu’elle sort et rencontre le fils à Bernard et nous entendons qu’elle lui dit : « quelqu’un doit être ici dedans, la porte était ouverte et il me semble que ça marche en haut ». Il n’y a pas de doute, nous sommes découverts, inutile de prolonger notre présence plus longtemps. Quelques instants après, Léon Berenger arrive et nous dit que tous les habitants de La Bastide le savent et nous certifie qu’il n’y a rien à craindre d’eux. Alors, pourquoi se cacher, nous disons-nous, c’est le moment des fenaisons, nous allons aider à tous et aussi sec, nous sortons. Dans les quatre foyers que compte La Bastide, nous sommes reçus à bras ouverts et tous nous demandent : « Avez-vous besoin de ceci, avez-vous besoin de cela ? ». Nous répondons par ces mots : « Nous avons besoin de la tranquillité ». La réponse est affirmative : « Soyez sûrs de nous ». Donc, nous nous mettons au travail, deux d’un côté, deux de l’autre. Nous déchargeons des voitures de foin tout l’après-midi. Nous sommes heureux d’avoir retrouvé un peu de liberté. Le résumé de la journée est donc ainsi : Fait heureux que nous avons eu, en étant découverts et occupation de La Bastide par nous, réfractaires ou insoumis, comme nous appelle le traître Laval, ce n’est pas par la force ou la brutalité que nous nous sommes faits héberger par les habitants, seulement par les sentiments. Maintenant, nous n’avons qu’à nous cacher des gens étrangers au village et nous pourrons passer quelques bons jours.


Mardi 13 – Lever à 5 heures et chacun de notre côté, nous partons faucher. Je suis chez Léon avec son beau-frère Dumas d’Auteyrac. Pour tout paiement, nous demandons la nourriture, aussi nous sommes bien soignés. L’après-midi, nous faisons une bonne sieste et le soir se passe en déchargeant le foin. Nous apprenons le soir à la radio que les Anglo-américains ont débarqué en Sicile, premier pas vers la délivrance.


Mercredi 14 – Même journée de travail. Hélas, le soir, nous apprenons que des bruits ont couru à Fix que nous sommes à La Bastide. Pour ne pas créer des ennuis à ces braves gens et pour notre sécurité, nous décidons de partir dans la nuit. J’oubliai de dire que, depuis deux jours, Montagne était avec nous. Comme il est plus activement recherché que nous, nous risquons d’être plus souvent traqués. Je décide alors de partir seul et me camoufler individuellement. D’autres ont pris la même décision et Gallien, Vigouroux, Viallet et moi, rentrons le soir même à Fix. Dumas va chez lui, quant aux autres, ils restent ensemble. A 1 heure du matin, je rentre chez moi avec Vigouroux, mais comme d’un jour à l’autre il faut s’attendre à des perquisitions, on ne peut s’y camoufler. Nous décidons alors d’aller réveiller mon voisin Terle et d’aller se cacher chez lui. Sitôt dit, sitôt fait et, pour la 8e fois, nous prenons possession de ce nouveau coin de sécurité. Nous couchons dans le foin et dans le jour, nous aidons à décharger les chars. Pour le moment, nous sommes trois : Vigouroux, Viallet et moi, Gallien restant caché momentanément chez lui. Rien nous manque, nous sommes servis à domicile.



Jeudi 15 – La journée se passe ainsi.


Vendredi 16 – Pour nous réveiller, on nous sert une bonne soupe de café au lait et après nous déchargeons deux chars de foin. Vers les 10 heures, on nous apporte le journal et nous commentons les nouvelles. Que voyons-nous aujourd’hui ? Le traître Laval vient de donner une amnistie de 4 jours aux insoumis et réfractaires du S.T.O. Un délai suffisant aux intéressés de se présenter à leur mairie pour avoir de plus amples renseignements pour aller travailler en Allemagne, en somme de se rendre. Après expiration de ce délai, tous les non présentés seront sévèrement recherchés et, s’ils sont pris, seront impitoyablement jugés. Peu de temps après que nous venons de lire ce communiqué officiel, le maire nous fait apporter toutes les instructions nécessaires qu’il vient de recevoir à ce sujet. Nous pouvons nous présenter au maire, mais Laval nous aura pas, il peut raconter tous les boniments possibles, nous tiendrons et resterons cachés jusqu’au bout.


Samedi 17 – Nous continuons à mener notre vie monotone. Le soir, nous avons la visite de M. le maire et de mon cousin François. Gallien vient nous rejoindre et restera désormais avec nous.


Dimanche 18 – Le matin, nous faisons notre toilette et le soir, cachés derrière la porte de grange, nous regardons descendre toute la jeunesse à Chantegris. Cela nous met le cafard. Courage quand même, le jour de la libération approche.


Lundi 19 – Mardi 20 – Mercredi 21 – Jeudi 22 – Vendredi 23 – Samedi 24 – Dimanche 25 – Semaine calme et tranquille. Nous sommes bien soignés, rien nous manque. Nous avons presque journellement la visite de ceux que l’on peut appeler « nos frères de la Vengeance ».


Lundi 26 – Aujourd’hui, nous aidons M. Terle à battre son colza. Le soir, nous apprenons que le Duce a démissionné et que des manifestations ont lieu en Italie, manifestations anti-germaniques. La situation est favorable pour nous.


Mardi 27 – Même journée.


Mercredi 28 – Nous passons la journée à arranger de la paille.


Jeudi 29 – Vendredi 30 – Samedi 31 – Même journée. Personne ne se doute que nous sommes cachés ici.


Dimanche 1er août – Le matin, toilette. L’après-midi les visites se succèdent, aussi la journée passe vite.


Lundi 2 – Nous décidons de nous rendre le soir à Lachaux, d’abord chez l’oncle de Vigouroux et ensuite chez la coiffeuse. A 10 heures, nous partons. A 11 h 30, nous frappons à la porte de notre ex-coiffeuse, elle a entendu et ouvre la fenêtre en demandant qui est-ce. Nous venons nous faire couper les cheveux, mais enfin qui êtes-vous ? Pour ne pas crier nos noms, nous nous contentons d’allumer nos lampes électriques et de les braquer sur nos figures. A ce moment-là elle nous reconnaît. Inutile de dire sa stupéfaction. Quelques secondes après, la porte nous est ouverte et c’est jusqu’à deux heures que nous prolongeons notre visite. En remontant, nous rentrons chez l’oncle à Vigouroux et c’est la même réception qui nous est offerte, si bien qu’à la pointe du jour nous arrivons seulement à Fix.


Mardi 3 – Journée de repos, nous restons couchés tout le jour.


Mercredi 4 – Jeudi 5 – Vendredi 6 – Journées calmes. RAS.


Samedi 7 – Le lendemain dimanche, une fête compagnon a lieu au monument, nous voudrions y assister sans être vus. Nous décidons alors de demander à M. Crouzet, par l’intermédiaire du frère à Gallien, si nous pourrions nous cacher à la mairie. En même temps, nous faisons avertir Chapon qui, sur sa demande, voudrait nous voir, que nous le trouverons à minuit derrière chez Palmieri. Donc maintenant, nous avons qu’à attendre les réponses que Doudou nous apportera à 22 heures. C’est avec joie que nous les recevons, car tous deux sont à notre disposition, d’un côté, Madame et M. Crouzet en sont très enchantés et nous préparent un bon gueuleton, de l’autre, Chapon nous apporte vin, tabac, une chemise, une paire de souliers, un tricot, tout ceci resquillé aux compagnons. A l’heure dite, minuit, nous retrouvons donc Chapon au lieu indiqué, quelle heureuse rencontre pour tous, là je me rends compte que tous les bavardages, les bruits qui ont couru sur lui, comme étant milicien, mouchard, sont complètement faux. Après 2 heures d’entretien, nous repartons pour aller nous changer et débarbouiller, pour rentrer ensuite avant le jour chez M. Crouzet.

 

Suite du carnet (du dimanche 8 au lundi 8 novembre 1943)


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